La concrétisation d’un « rêve chinois »
Interviewé en 1979 au sujet des possibilités de voir un jour la Chine accueillir les Jeux olympiques, Deng Xiaoping avait répondu « Pourquoi pas ? ». Trois ans après la mort de Mao, le père des réformes économiques chinoises espérait offrir à son pays un cadeau olympique, autrefois vecteur des valeurs universelles de paix et de démocratie. Un signe d’ouverture fort et ambitieux après presque trente ans de dictature communiste.
Ce n’est que vingt-deux ans plus tard que les vœux de Deng Xiaoping sont exaucés. En juillet 2001, la candidature de Pékin est retenue par le CIO. L’empire du milieu va ainsi pouvoir concrétiser « un rêve chinois vieux d’un siècle », selon les propres mots de Wu Jian Min (ancien ambassadeur de Chine en France, brillant intellectuel chinois cumulant diverses responsabilités) lors d’une récente conférence à l’ambassade de Pologne de Pékin. Un attachement naturel des chinois aux JO, selon WJM, pour trois raisons : la première, c’est que le sport est ancré dans le quotidien des chinois. La pratique du sport implique une bonne culture et contribue au bonheur des gens. La deuxième, c’est que la Chine est très sensible aux valeurs qui sont transmises par les JO. Quoiqu’en pensent ses détracteurs, la Chine est officiellement un pays démocratique et partage les idéaux universelles de paix. Enfin la dernière, parce que la Chine veut contribuer à l’expansion du mouvement olympique. Le pays est en train de réaliser un rêve et rien ni personne ne pourra l’en empêcher.
Si l’on conjugue les opportunités inhérentes à la tenue des JO en Chine au présent et au futur, les bienfaits sont également nombreux. L’impact des JO sur la vie de tous les jours à Pékin est palpable. L’un des chantiers les plus importants entrepris par le gouvernement a été d’apprendre à ses concitoyens la notion de savoir-vivre en société. Bannis les crachats, les bousculades dans le métro, les insultes, la cigarette dans les taxis… Une « journée de la politesse » a même été décrétée tous les 11 du mois. Les chinois sont donc invités à surveiller leur comportement en société et à accueillir les JO et les étrangers avec respect et politesse. L’amélioration des infrastructures à Pékin est aussi flagrante. Désormais, la ville vit 20 étages au-dessus du sol. La folie architecturale n’a pas épargné la capitale et les gratte-ciel abondent. Les lieux publics sont désormais plus propres et plus modernes, le réseau métropolitain agrandi.
D’un point de vue économique, Pékin 2008 et Shanghai 2010, ont rassuré les investisseurs étrangers quant à la
pérennité économique du pays. Si la Chine séduit par une croissance économique exponentielle, elle n’en inquiète pas moins au regard de l’immensité des problèmes sociaux et écologiques. Nul doute
que la tenue des JO et de l’exposition universelle de Shanghai, symboles d’ouverture à bien des égards, ont soutenu et soutiennent la croissance du pays et éclaircissent l’horizon de
celui-ci.
La Chine est consciente que le centre de gravité mondiale est en train de se déplacer de l’Atlantique au Pacifique et du rôle qu’elle
aura a joué en son sein. Les JO sont donc une occasion rêvée de s’affirmer comme le leader du nouvel ordre internationale et de prouver au monde entier qu’il existe un modèle de développement, en
rupture avec les critères de développement standards des pays occidentaux : le modèle chinois, dont elle espère améliorer l’image en véhiculant les valeurs olympiques.
Une politisation inévitable des JO
En accueillant les JO sur ses terres, la Chine a beaucoup à gagner, mais elle a aussi beaucoup à perdre. Car si les volontés et les promesses des dirigeants sont belles, la réalité et le contexte préolympique sont tout autres. Dès l’annonce de la nomination pékinoise en juillet 2001, de nombreuses voix se sont élevées pour protester contre la décision du CIO. Les détracteurs de Beijing 2008 se sont unis pour dénoncer notamment les violations faîtes aux droits de l’Homme dans ce pays.
« En politisant les JO, on fait du mal à l’humanité », « il ne faut pas diaboliser la Chine », c’est en ces termes que WJM a répondu aux dernières critiques dont à été l’objet son pays. La question se pose pourtant: peut-on réellement passer à côté d’un phénomène de politisation des JO ? En effet, le contraste entre les valeurs olympiques et la réalité chinoise est saisissant. Le pouvoir économique du pays s’étend inexorablement, mais la Chine paye le prix de sa croissance. Si Mao avait tenté d’imposer une société sans classes, sous le règne de Deng, les inégalités se sont au contraire accentuées et une grande majorité de chinois reste spectatrice du nouveau paradis à l’occidental. En conséquence, les problèmes sociaux sont colossaux et la Chine est menacée d’implosion. La corruption est toujours endémique, les atteintes à l’environnement sont trop nombreuses et les droits de l’Homme souvent négligés (le nombre de personnes exécutées chaque année est le plus important au monde). Les carences chinoises dans ces différents domaines sont trop importantes pour passer outre les critiques. Dans ce contexte, les JO offrent l’opportunité aux détracteurs de la Chine (étrangers et minorités chinoises) de faire entendre leur voix.
Parallèlement, cette Chine, encore méconnue et en laquelle beaucoup voient l’avenir du monde, s’apprête à accueillir des observateurs, journalistes et touristes du monde entier. Il y a 20 ans, les voyages de journalistes en Chine étaient interdits ou rigoureusement encadrés. Cet été, c’est près de 40 000 journalistes dont il faudra filtrer discrètement les écrits. L’écart est énorme et la Chine devra s’employer avec énergie pour éviter l’étalage de ses déficits (au niveau social, écologique, droit de l’Homme, liberté d’expression ect. notamment) devant la communauté internationale. Les JO constituent en quelque sorte un examen de passage pour le modèle chinois. L’empire du milieu n’aura donc pas le droit à l’erreur, car tout échec pourrait remettre en question les fondamentaux d’un modèle de développement qui se veut différent de celui de nos pays occidentaux.
A cinq mois du début de la compétition, des voix s’élèvent toujours pour le boycott des JO. Politiciens, sportifs, célébrités etc. n’abandonnent pas leur combat, au contraire, il s’intensifie et s’enorgueillit des derniers évènements de l’actualité. La Chine doit en effet faire face à sa première grave crise préolympique au Tibet. La semaine dernière, des manifestations anti-chinoises ont éclaté dans la province tibétaine, les plus sanglantes depuis 1989, à quelques mois de JO… mettant en émoi la communauté internationale, qui s’interroge de plus en plus quant à sa participation aux JO. Cette crise vient non seulement mettre de l’eau dans le vin des détracteurs de Beijing 2008, mais fait renaître le spectre de la menace d’un soulèvement des minorités chinoises : ce que la Chine redoutait le plus. Les émeutes au Tibet obscurcissent davantage encore un contexte préolympique déjà bien compliqué.
Comme lors de tout examen, une bonne note ouvre la porte à de nombreuses opportunités, mais une mauvaise note est en
revanche synonyme d’échec et de menaces futures potentielles. La Chine a déjà profité de l’opportunité olympique pour pérenniser sa croissance, améliorer ses infrastructures et a fait des efforts
sensibles d’un point de vue social, même si l’immensité des problèmes reste inquiétant. Le pays pourra également profité des bienfaits inhérents à la venue des JO et envisager l’avenir plus
sereinement. En revanche, si l’examen de passage se passe moins bien que prévu (ce qui est toutefois l’hypothèse la moins envisageable), l’image de la Chine sera entachée et la pays perdra du
temps dans ses ambitions économiques et politiques à l’échelle internationale.
L’appréciation sera toutefois plus importante que la note. La Chine fait peur, la Chine intrigue, mais le pays est encore méconnu et veut soigner son image. De l’aveu même de Wu Jian Min, son
pays « a fait de gros progrès, mais d’énormes problèmes subsistent. Il faut nous laisser du temps ». Le temps, les pays occidentaux ne semblent guère sans soucier et dans leur
revendications oublient souvent que la Chine et ses 1,3 milliards d’habitants étaient encore sous un régime de dictature communiste il y a peu. L’histoire laisse des traces et toutes les
difficultés du pays ne peuvent être effacées en si peu d’années. Pourtant, l’Occident en réclame toujours plus. Par crainte, par jalousie ou par réelles convictions démocrates ? Ne peut-on
pas y voir ici les prémisses d’un « choc des civilisations », sous des formes sensiblement différentes des prédictions de Samuel Huntington ?
En attendant, pour le bien de l’humanité, espérons que la fête soit belle !
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